FACE AU NEANT
      Je peins la sauvagerie de mon époque.



Outside In.
C'est une posture esthétique, politique, méta-physique face au néant.
Entre deux néants.
Dehors - dedans.
Dedans - dehors.
C'est un corps. Tel qu'on le voit. Corps brutal. Animal. Primal. Corps sauvage. Corps chaotique. Corps vivant. Corps qui gribouille, barbouille, gargouille. Et puis. Sensuel. Solaire. Qui jouit dans le temps du jouir et du faire jouir. Qui jouit qu'une seule de ces dégoulinures soit la source originelle et singulière de l'amour et du merveilleux. Et puis rien d'autre.


"Il n'y a pas de dedans,
 pas d'esprit,
 de dehors ou de conscience,
 rien que le corps tel qu'on le voit,
 un corps qui ne cesse pas d'être,
 même quand l'oeil tombe qui le voit.
    Et ce corps est un fait.
    Moi."
(Antonin Artaud. Fragmentations).


Moi - qui ne se base sur rien. Je suis un nihiliste actif. Un "Anartiste", un "artiviste" qui expérimente la force de vivre dans un monde où il n'y a pas plus de fondements, ni sur le plan métaphysique que sur le plan des autorités politiques, sociales, religieuses et morales - c'est là ma seule "contemporanéité"; l'affirmation d'un être égoiste comme dans un naufrage et capable encore d'expérimenter au delà de la volonté de survie. Restent ces gestuelles intemporelles d'un corps mutilé/prolongé d'un pinceau pénis mieux que d'un fusil mitrailleur. La dissolution des fondements, tous les fondements, moraux comme idéologiques, philosophiques comme métaphysiques, sacrés comme profanes, est vécue comme la seule forme d'émancipation possible. Mon corps en cours de disparition qui ne cesse pas d'être dans et en dehors de l'espace polymorphe et incandescent d'un tableau-monde volcanique, ravagé, calciné, éruptif, lui même en cours de destruction, est l'expérience du seul espace temporel où je puisse m'autoriser que de moi même. Telle une "Temporary Autonomy Zone". L'insurrection est poétique: peindre sinon la lutte armée. Peindre, c'est: comme - une lutte armée, un sabotage esthétique de tous les fondements. Ma seule arme. Action. Directe. AD. Résiste, existe. Ainsi j'ai renié mon baptême, ma naissance, mes père et mère, ma citoyenneté, mes descendants, jusqu'à mon nom. Je suis entré en rebellion. D'où ma signature comme un pictogramme: celui du Dieu de la guerre des Rapa Nui, Make make. Paskua je suis, je ne suis pas, je suis. Dedans - dehors: Paskua. L'oeil tombera. Outside In. Inside Out. Les yeux-tombes, le fait est. Puisque je disparais.


"I paint the wildness of my time". Karel APPEL.
C'est ça. Je peins la sauvagerie de mon époque.



Paskua
To'o des bonnes consciences du passé



Avez-vous lu Stevenson?
Je l'ai fait en traversant en solitaire, sur un voilier de 9 mêtres, la totalité de l'océan pacifique.

J'y ai oublié toute humanité. Que reste-t-il de soi lorsque tout s'en est allé de ce qui, hier encore, milieu, famille, ami, réconfortait le sentiment illusoire de mon identité ? Lorsque lois, usages, religions, morale, tout ce qui fait l'homme vertueux et honnête, sont oubliés; quand il faut être simplement le plus fort, parfois même tuer, ou voler, pour simplement survivre ? Que reste-t-il de soi lorsque le maelström du monde a tout arraché de soi, couche aprés couche, écorce aprés écorce ? Que reste-t-il sinon une force aveugle, indifférente, qui palpite au fond de chaque être comme elle palpite au coeur du monde, occupée à une seule chose: survivre - et prête à tout cela ? Est-ce encore moi cette force là ou bien est-elle juste une part de la force du monde ? Car elle peut tout créer, comme elle peut tout détruire: voilà son grand secret. Et c'est pour cela qu'elle ne me lâche plus, comme elle ne lâche personne une fois découverte, lorsque l'on a entendu son appel - puisqu'il s'agit de Soi.


"Il y a dans la nature humaine une merveilleuse indifférence qui nous rend capable de vivre". (Robert Louis Stevenson).


J'apprends durement, au contact de cet inconnu qui menace de toute part de m'engloutir, à quelle nécessité, que je ne soupçonnais pas, se noue l'invention de mon existence - à quelle fureur aussi; et à quel redoutable paradoxe. D'abord j'ai cru périr. Tout me paraissait trop grand, trop fort pour moi, comme si ce voyage m'avait précipité aux premiers âges du monde. Là, devant moi, autour de moi, une puissance aveugle brasse toute chose dans le déferlement de sa fureur, une puissance de destruction tout autant que de création, soulève le monde: là, autour de moi, rôdent des monstres sans visage que je ne comprends pas mais qui m'appellent, peut-être même me meuvent. Quel effroi de sentir sa raison écrasée, ballottée, court-circuitée par ce tumulte qui me dépasse. Mais quel émoi aussi, quand quelque chose s'est mis à battre en moi, en réponse - cette force, n'était-elle pas là, déjà, en moi, qui me soulève ? N'était-elle pas ma part de liberté ? Une vision interne, une foi qui donnent dans un cas la force d'affronter l'horreur du wildness; la force du wildness redonnant, dans l'autre, la santé et la foi; ces deux images contradictoires, ne suis-je pas sommé de les assumer toutes les deux pour simplement survivre. N'est-elle pas, la mer, le lieu des naufrages, d'abord, du malheur et de la mort ? Et combien de récits pourtant le soir, dans les tavernes, de trésors engloutis, de grottes enchantées, de princesses captives ! Ce gouffre noir est aussi un ventre: le creuset formidable des métaphores et des renaissances, d'une transmutation alchimique. Une énigme, sans doute. Mais, énigme, la mer, ne m'est-elle pas en même temps un miroir, celui de l'arlequin, qui me donne à lire mes espaces intérieurs ? Cette puissance obscure découverte d'abord dans la nature et dans la masse effarantes des misérables, des brisés de la vie, des traîne-savates, voilà que je les découvre en fin de compte en moi-même... Libre comme la mer, libre comme le vent semblent chanter autour de moi et la mer et le vent, libre comme la nature, dans mes fureurs et mes élans, libre comme ma nature, dans le déferlement sans frein de mes désirs, brisant là les codes et les règles qui me tenaient en laisse jusqu'à me tordre le cou - quand tout, autour de moi, démontre en même temps la nature régie par des déterminismes implacables. Liberté, ou pire des sujétions ? A l'instant même où je pense tenir le monde dans le creux de mes mains, le monde me révêle pauvre pantin, fétu de paille sur le grand fleuve du destin. Cette "fatalité mystérieuse qui se confond pourtant avec notre liberté", "cette puissance de négation qui se manifeste pourtant dans une énergie entièrement positive", ce "tréfond" dont parle Jakob Boehme, ce "fond sans fond" qui contient l'être sombre dans le mystère de sa fureur, cette "énergie primordiale qui s'identifie, par le bien et le mal, avec le destin", Goethe jadis l'appelle démonisme, - et c'est à son énigme déjà que s'affrontèrent Hölderlin dans La Mort d'Empédocle, Schiller à travers les catégories du "naïf" et du "sentimental", Hegel, qui voyait même dans cette contradiction du "tragique originel" le "principe même du monde". C'est à cette "contemplation incessante d'une évidence noire, gueule absolue" que se sont acharnés Lautréamont et Daumal, et à cette "horreur sacrée de l'Immémorial", le peintre Paul Gauguin.
Le "wildness" ne crée pas d'oeuvre d'art, mais induit l'imagination même qui s'y affronte et lui donne forme.
Reviendrais-je jamais du "wildness", et des continents découverts au delà de ses portes d'or ?
Cesserais-je de porter encore mon regard funambule sur l'horizon, d'être ce passeur de mondes et de lignes noires, ce voyageur et magicien du Chaos ?




Paskua - Magie du Chaos
Magie du chaos

"No Outside, No Ins

ide", 70x196, resine & pigments on old "Coprah" canevas


(photographie, Lydia Guibaudo della Rocca, 2007)