

APPEL A LA METAMORPHOSE DU MONDE
Adresse aux
artistes
par Edgar Morin, Pierre Gonod et Paskua
Chers
amis,
Permettez nous de vous saluer et de vous féliciter
pour votre initiative de former le groupe « Métamorphose ». Nous ne
nous étonnons pas que les premiers à s’engager dans ce combat pour le futur
soient des artistes. Ils ressentent plus profondément et plus vite que les autres la souffrance et les
espérances du monde, leurs œuvres libèrent des forces génératrices – créatives.
Nous vous invitons à mettre vos talents au service du vaste mouvement pour la
métamorphose du monde dont vous serez les pionniers. L’œuvre singulière de
notre ami Paskua en incarne l’avant-garde.
Vous êtes témoins et acteurs de la crise du monde
qui affecte toutes les sphères. Une analyse systémique montre qu’elle est le résultat de l’enchevêtrement de multiples composants, des
relations et rétroactions innombrables qui se tissent entre des processus extrêmement
divers ayant pour sièges les systèmes économiques, sociaux, démographiques,
politiques, idéologiques, religieux, l’éthique, la pensée, le mode de vie,
l’écosystème, tous en crise.
Le vaisseau spatial terre n’a pas de pilote. Ses
quatre moteurs, la science, la technique, l’économie, le profit, sont, chacun
incontrôlé. En l’absence d’une gouvernance mondiale, le vaisseau va vers la
catastrophe. C’est l’hypothèse la plus probable.
L’improbable c’est la capacité d’une guidance en
temps utile pour suivre un autre itinéraire permettant de traiter les problèmes
vitaux pour l’humanité, en premier lieu la dégradation de la biosphère sans
oublier les menaces nucléaires qui ne sont pas disparues.
Il faudrait une métamorphose, qui dans l’état de
conscience actuelle est une hypothèse improbable, quoique non nulle. Mais
qu’est, au fait, une métamorphose ? Sinon le changement d’une forme en une
autre, et, en biologie, une transformation importante du corps et du mode vie
au cours du développement de certains animaux comme les batraciens et certains
insectes. Ainsi on parle des métamorphoses du papillon ou des grenouilles. Ici
l’auto-destruction est en même temps auto-construction, une identité
maintenue dans l’altérité.
Plus
généralement la naissance de la vie est une
métamorphose d’une organisation chimico-physique. Les
sociétés historiques le
sont devenues à partir d’un agrégat de
sociétés archaïques. Vie et société
sont
le produit de métamorphoses. Elles sont en danger.
L’histoire c’est aussi
l’issue tragique du développement d’une
capacité à détruire l’humanité. Il y
a
donc la nécessité vitale d’une meta-histoire. Il
n’a pas de fin de l’histoire,
contrairement à la thèse de Fukuyama qui avait
tiré du triomphe du capitalisme
la conclusion de sa pérennité. Les capacités
créatrices ne sont pas épuisées.
Une autre histoire est possible.
Il y a des
raisons d’espérer.
L’Homme Générique
de Marx exprime ses vertus génératrices et créatrices inhérentes à
l’humanité. Il y a toujours en lui ces
capacités. On peut user de la métaphore des cellules souches dormantes dans
l’organisme adulte et que la biologie moderne
a révélées. De même, il y a dans les sociétés normalisées, stabilisées,
rigidifiées, des forces génératrices-créatrices qui se manifestent. : « International
art movement for the metamorphosis of the world » en est la preuve.
La crise financière et économique pousse
actuellement nombre de dirigeants et d’économistes réveillés de leur torpeur à
« réformer le capitalisme ». C’est une nécessité que certains
considèrent encore comme une contrainte conjoncturelle. Mais il s’agit d’une crise
systémique, beaucoup plus large et profonde, la crise planétaire
multidimensionnelle. Et avec elle est concerné l’ensemble des peuples. C’est
dans leur sein que vont s’éveiller des forces créatrices et une volonté
transformatrice. Si une hirondelle ne fait pas le printemps, des signes forts
sont apparus.
Ainsi, de Seattle à Porto Alegre s’est manifestée
une volonté de répondre à la mondialisation techno-économique par le
développement d’autres formes de mondialisation, allant vers l’élaboration
d’une véritable « politique de l’humanité », qui devrait dépasser
l’idée de développement.
Nul ne peut faire l’impasse sur l’aspiration
multimillénaire de l’humanité à l’harmonie, qu’elle prenne la forme du paradis,
des utopies, des idéologies libertaire, socialiste, communiste, puis des
révoltes juvéniles des années 60 (Peace-Love). Cette aspiration n’a pas
disparu. Elle se manifeste par des myriades de pensées, d’initiatives,
d’actions multiples dispersées dans la société civile et qui sont ignorées par
les structures politiques et administratives sclérosées.
Les grands mouvements de transformation commencent
toujours de façon marginale, déviante, modeste, voire invisible. Il en a été
ainsi des religions, de Bouddha, Jésus, Mahomet, du capitalisme, de la science moderne,
du socialisme. Aujourd’hui l’alter-mondisme devient un terme à prendre à la
lettre : l’aspiration à un autre monde.
Des centaines de propositions ont vu le jour, cela
ne suffit pas à en faire un projet sociétal cohérent, alternatif, réaliste et
visionnaire. C’est ce « supplément d’âme » que nous proposons avec
les « 7 réformes fondatrices » d’une « Voie nouvelle ».
À cette fin, 7 orientations principales
sont proposées : la réforme politique, politique de l’humanité et de
civilisation ; réformes économiques ; réformes sociales ;
réforme de la pensée ; réforme de l’éducation ; réforme de vie ;
réforme morale.
1
La réforme politique : politique de l’humanité et de civilisation
La voie en a été tracée par des travaux
successifs pour régénérer la pensée politique[1].
Il y a plus de 40 ans Edgar Morin
constatait la crise de la politique à tous les échelons. La politique en miettes
trahissait la difficulté, l’échec dans la gestation d’une politique de tout
l’être humain, ou anthropolitique. C’est ce dernier concept majeur qui
sera développé et enrichi dans des œuvres successives[2].
Aujourd’hui, avec la mondialisation, la crise
politique est à la fois plus profonde et généralisée, elle touche tous les
niveaux et conduit à veiller à penser en permanence et simultanément
planétaire, continental, national et local.
La politique
de l’humanité est planétaire et « la terre-patrie » est l’héritière
concrète des internationalismes, encore en germe au sein de
l’alter-mondialisme.
Il s’agit de sauvegarder indissolublement l’unité et
la diversité humaine. Le trésor de l’unité humaine est la diversité, le trésor
de la diversité est l’unité. Il s’ensuit la nécessité d’institutions
planétaires pour la sauvegarde de l’humanité, compétentes pour traiter les
problèmes vitaux et mortels de la biosphère, de l’économie, des inégalités
sociales, de l’infériorité du statut de la femme, des armes de destruction
massive.
Dans le monde global, le développement d’une
conscience planétaire est la dimension du défi, et est inséparable de celle du
destin commun de l’humanité. Cette conscience entière, encore embryonnaire,
sera la condition de la réforme de l’ONU, instance d’une société-monde dotée
d’un système juridique, d’une gouvernance, d’un horizon de démocratisation, de
solidarité, de fraternité. À son tour l’institution rétroagira positivement sur
le développement de la conscience planétaire.
C’est aussi à
l’échelle globale qu’il convient de revenir sur l’idée de développement qui est
devenu le leitmotiv de tous les discours politiques. Il faut dépasser cette
notion ou développer l’idée elle-même.
Sa carence tient à son noyau exclusif
technico-économique fondé sur le seul calcul.
Le développement technico-économique est conçu comme la locomotive qui
doit forcément entraîner démocratie et vie meilleure. La réalité est plus
ambivalente. C’est aussi la destruction des solidarités traditionnelles,
l’exacerbation des égoïsmes, et, finalement, l’ignorance des contextes humains
et culturels. En effet, le développement tel qu’il est pratiqué s’applique de
façon indifférenciée à des sociétés et cultures très diverses, sans tenir
compte de leurs singularités, de leurs savoirs, savoir-faire, arts de vivre, y
compris chez les peuples que l’on réduit à une vision analphabétisme alors
qu’on en ignore les richesses de leurs cultures orales traditionnelles.
Le développement repensé doit respecter les cultures
et intégrer ce qu’il y a de valable dans l’idée actuelle de développement, mais
pour le concevoir dans les contextes singuliers de chaque culture ou nation.
La politique de réforme de la civilisation concerne
toutes les parties du monde occidentalisé. Elle s’exercerait contre les effets
négatifs croissants du « développement » de notre civilisation
occidentale, viserait à restaurer les solidarités, re-humaniser les villes, revitaliser les campagnes. Elle
renverserait l’hégémonie du quantitatif au profit de celle du qualitatif, de la
qualité de la vie, « moins mais mieux », contribuerait à la réforme
de vie.
Elle reconsidérerait nécessairement la notion de
croissance, dépassant l’alternative croissance/décroissance, elle prendrait en
compte ce qui doit croître ou décroître, ce qui doit demeurer stationnaire, au
terme d’une réflexion plus complexe que la croissance à tout prix.
Une telle réforme, de portée planétaire pourrait et
devrait être entreprise à l’échelle d’une nation, exemple pour son extension à
l’échelle continentale. L’Union Européenne et l’Amérique Latine paraissent plus
mûres pour s’engager dans cette nouvelle voie.
2 les réformes
économiques
La débâcle financière, la récession économique, les
plans de sauvetage du crédit, condition permissive du capitalisme, la
protection par l’Etat d’industries entières comme l’automobile, la relance de
dépenses d’infrastructure, conduisent les dirigeants d’un monde désormais
pleinement capitaliste à essayer de le remettre sous contrôle, à placer
« un pilote dans l’avion ». Simultanément à notre réunion et cet
appel, le G20 se réunit. Nous verrons ce
qu’il en sort. Nous verrons s’il s’agit d’un jeu à somme nulle, chacun protégeant son économie et se gardant que les
partenaires en bénéficient.
Les victimes de la crise ne sont pas les banquiers,
ni les riches, mais les gens pauvres des pays riches et les pauvres des pays
pauvres. La récession crée du chômage, mais elle est aussi prétexte à
licenciements pour, dans le cadre d’une compétition féroce, réduire les
dépenses salariales afin d’assurer les profits. Les dirigeants du monde ne sont
pas frappés subitement par la grâce de la nuit française du 4 août 1789 et
l’abolition des privilèges, la plupart d’entre eux en sont les défenseurs. Il
faut donc, en plus de la contrainte du sauvetage du système, la poussée des
forces sociales dispersées dans le monde, pour donner un sens aux mesures et
ouvrir une nouvelle voie, établir une institution permanente, sorte de conseil de la sécurité économique, chargé des
régulations de l’économie planétaire et du contrôle des spéculations
financières.
La sortie du modèle énergétique actuel est le grand
chantier du siècle. Il n’est plus durable, non seulement en raison de
l’épuisement, un jour ou l’autre, des ressources pétrolières, mais de la
détérioration de l’environnement, du changement climatique dont il est
vraisemblablement une des causes. On ne sous-estime pas le mouvement de
recherche et développement d’amélioration des rendements énergétiques et des
énergies renouvelables, mais le principal tient à la réforme du modèle de
développement et à celle du mode de vie.
Il faudra faire face aussi à un autre défi mondial :
nourrir l’humanité. Bien que le boom démographique se soit atténué, il n’en
demeurera pas moins que dans 50 ans il y aura -sauf pandémie mondiale- 9
milliards d’êtres à nourrir. Les superficies cultivables n’étant pas
extensibles, il faudra augmenter les rendements des terres. Comment ? Par
l’utilisation massive des engrais et pesticides, dont on mesure les dégâts dans
les pays qui ont industrialisé leur agriculture ? L’irrigation, qui
consomme la plus grande part de l’eau, qui, par ailleurs, devient une ressource
rare ? Par la modification génétique des organismes, avec les
interrogations redoutables pour l’environnement et la mise en tutelle des
paysans par les monopoles ?
Politiques de l’énergie et de la faim peuvent être
en opposition. Celle des biocarburants à partir de produits agricoles signifie
que la priorité est donnée, implicitement, au modèle de consommation actuel de
l’énergie, et que le reste compte moins.
Il faudra que la communauté internationale fasse des
choix clairs.
Quel autre modèle est envisageable ?
D’abord par un New Deal de grands programmes
collectifs à l’échelle de l’humanité. Ces grands programmes mondiaux devraient
être complétés par des programmes continentaux et nationaux
Le dégagement de la tyrannie des marchés internationaux
requiert localement l’essor d’une économie plurielle. Des initiatives sont en
cours, par exemple la création et l’extension des mutuelles, des coopératives
de production et de distribution, les coopératives de femmes en Afrique et en
Asie, le commerce de proximité de l’alimentation, le commerce équitable, des
entreprises citoyennes, l’agriculture fermière et biologique, le micro-crédit,
voire des monnaies locales. Toutes ces actions, au raz du sol, nées dans le
système et à cause de lui, sont autant de chrysalides de la métamorphose
3 Réformes
sociales
Le monde crie d’inégalités et d’injustices. Les
idéaux libertaires, socialistes, communistes, ont historiquement combattu
celles-ci. De nouveau l’internationalisme, mais planétaire cette fois, est à
l’ordre du jour. La pauvreté continue à frapper une grande partie de la
population du globe, alors que jamais les disponibilités scientifiques,
techniques n’ont été aussi grandes. Les inégalités s’expriment grossièrement
par les inégalités du PIB entre nations et par personne.
Le rêve ancien de l’utopie égalitaire, par exemple,
un revenu universel d’existence, reste une visée qui n’est pas celle des
institutions internationales actuelles. Les différenciations ont grandi avec la
mondialisation. Le Tiers-Monde des
années 60 a volé en éclats. L’économie pétrolière a donné une rente de
situation aux pays du Golfe, qui ont fait appel à des migrants, corvéables et
rejetables. La Chine, virée au capitalisme sauvage, réalise l’accumulation
primitive sur le dos des masses paysannes. Sa percée industrielle pour les
biens manufacturés, si elle permet, heureusement, des progrès du niveau de vie
interne, a pour contre partie la suppression d’emplois ailleurs et une pression
sur les salaires des pays développés. Le problème est devenu la répartition du
profit à l’échelle mondiale. Comment permettre la progression du niveau de vie
dans les pvd sans altérer celui
des pays développés et résorber les inégalités partout ? Comment faire
converger des forces sociales défendant leurs revendications nationales dans un
ensemble plus vaste dominé par les firmes multinationales ?
Nous pourrions en Europe fournir de premières
réponses. L’harmonisation salariale « vers le haut » est le combat à
venir, car il est clair que le capital tentera de faire supporter le poids de
la crise à ses salariés. L’harmonisation de la protection sociale, et celle de
la fiscalité, sont d’autres chantiers.
Qu’en est-il aussi de la retraite des personnes
âgées. Fort heureusement l’espérance de vie a augmenté suite aux progrès de la
médecine et de l’hygiène. Mais cette prolongation est très inégale entre, par
exemple Haïti et le Japon, et en France entre cadres supérieurs et ouvriers. La
conséquence de l’allongement de la vie c’est le vieillissement de la population,
et avec elle, partout, la difficulté du financement des retraites et de la
protection sociale. Vaste question qui ne peut-être reportée en attendant
l’hypothétique retour de la croissance et qui met à l’épreuve la solidarité
intergénérationnelle. Des normes mondiales, là encore, seraient en phase avec
le problème sociétal.
Les réformes économiques et sociales sont en
relation récursive. Les choix dans la division internationale du travail
déterminent les choix sociaux et réciproquement. Ils doivent être traités de
pair en anticipant leurs conséquences, y compris leurs impacts géopolitiques.
4 réforme de
la pensée
Il est difficile de penser le présent de la crise
planétaire et ses perspectives. D’autant que la vitesse des transformations et
la mondialisation qui agissent sur toutes les sphères brouillent les
représentations. La complexité de la situation donne le vertige et conduit la
plupart d’entre nous à un sentiment d’effroi et d’impuissance qui amènent à
renoncer à sa compréhension et à l’action.
La compréhension du monde est impossible avec le morcellement actuel de
la pensée. L’enfermement disciplinaire rend inapte à percevoir et concevoir les
problèmes fondamentaux et globaux, d’où la nécessité d’une pensée complexe qui
puisse relier les connaissances, les parties au tout, le tout aux parties, et
qui puisse concevoir la relation du global au local et du local au global. Nos
modes de pensée doivent intégrer un va-et-vient constant entre ces niveaux.
Pour dominer la complexité du monde, le système de
pensée doit être complexe.
Si nos esprits restent dominés par une façon
mutilée, incapable de saisir les réalités dans leur complexité et dans leur
globalité, si la pensée philosophique reste enfermée dans des jeux de dentelle,
alors nous allons vers des catastrophes. Seule une pensée apte à saisir la
complexité non seulement de nos vies, destins, de la relation
individu-société-espèce, mais aussi celle de l’ère planétaire, peut opérer le
diagnostic de la course de la planète
vers l’abîme, et définir les orientations qui permettraient de donner un fil
directeur aux réformes primordiales.
En bref, seule une pensée complexe peut nous armer
pour préparer la métamorphose globale, sociale, individuelle et
anthropologique.
5 Réforme de
l’éducation
Elle est peut-être la condition permissive de tout
le reste.
L’éducation forme un guide d’existence, individuel
et collectif, un modèle qui se transmet entre générations. C’est un système de
puissance lourde, à inertie et temps long. C’est pourquoi elle est au cœur de
l’évolution des sociétés.
La transmission de connaissances ne met pas à l’abri
des erreurs et illusions qui parasitent l’esprit humain. Il s’agit d’armer
chaque esprit dans le combat vital pour la lucidité. Il est donc nécessaire
d’introduire et de développer dans l’enseignement l’étude des caractères
cérébraux, mentaux, culturels, des processus et modalités des connaissances,
des dispositions tant psychiques que culturelles. Cette remarque préalable
soulève le problème de l’adéquation de l’éducation actuelle et de son
contenant.
Les principes
d’une connaissance pertinente sont les suivants : promouvoir une connaissance capable de
saisir les problèmes globaux et fondamentaux pour y inscrire les connaissances
partielles et locales ; enseigner la condition humaine ; expliquer
l’identité terrienne ; éveiller à la compréhension de l’autre.
Partant de ceux-ci il faut bâtir de nouveaux curricula.
L'enseignement doit
contribuer, non seulement à une prise de conscience de la trinité
individu-espèce-société, et ce qu’elle implique comme comportement vis-à-vis
des autres et de la nature, avec notre Terre-Patrie, mais aussi permettre que
cette conscience se traduise en une volonté de réaliser la citoyenneté
terrienne.
6 La réforme de
vie
C’est le problème concret sur lequel devraient converger toutes
les autres réformes.
Nos
vies sont
dégradées et polluées par l’état
monstrueux des relations entre les humains,
individus, peuples, par l’incompréhension
généralisée d’autrui, par le
prosaïsme de l’existence consacrée aux taches
obligatoires que ne donnent pas
de satisfaction, et qui déferlent à présent dans
le monde entier, par
opposition à la poésie de l’existence qui est
congénitale à l’amour, l’amitié,
la communion, le jeu.
La recherche
d’un art de vivre est un problème très ancien abordé par les traditions de
sagesse des différentes civilisations et en occident par la philosophie
grecque. La réforme de vie vise à régénérer
l'art de vivre en art de vivre poétiquement. Elle se présente de manière
particulière dans notre civilisation occidentale caractérisée par
l'industrialisation, l'urbanisation, la recherche du profit, la suprématie
donnée au quantitatif… Civilisation qui régit aujourd’hui sur la planète
apportant non seulement ses indéniables vertus mais aussi ses moins indéniables
vices et dégradations qui se sont révélées dans le monde occidental d'abord et
qui déferlent à présent dans le monde entier.
L’homme vit
aujourd’hui dans une « Technosphère ». Et il en fait partie
intégrante. Malgré l’essor récent des biotechnologies, c’est la civilisation
mécanique qui domine depuis la révolution industrielle du 20 e
siècle, et dont la robotisation constitue le point dominant. Le chronomètre est
le maître, et, avec lui, les cadences de travail, la réduction des temps
alloués et le stress, les flux tendus dans l’entreprise, contraintes de la
compétitivité et du profit à court terme. Les nouvelles technologies de
l’information, potentiellement libératoires de la communication personnelle,
deviennent une tyrannie avec le téléphone portable, la perte de liberté qui
s’ensuit quand tout individu peut-être suivi voire traqué n’importe où. Ainsi, la combinaison de l’évolution de la civilisation
industrielle sous l’emprise des nouvelles technologies, des nouvelles conditions
du travail et du profit, provoque une
mutation par rapport au temps, l’urgence se transforme en instantanéité. Le
culte de l’urgence conduit à une société malade du temps, et qui perd le temps
de vivre. Elle se défend en revendiquant
du temps libre.
La société en
devient consciente et réagit avec les moyens dont elle dispose. L’aspiration à
« une vraie vie » se manifeste sous la forme d’antidotes au mal-être
physique, moral et spirituel par le recours aux psychiatres, psychanalystes,
aux psychotropes, addictions et drogues diverses. Elle se tourne aussi vers la
religion, l’occultisme, pour satisfaire ses besoins spirituels étouffés dans
une civilisation vouée aux besoins matériels, à l’efficacité et à la puissance.
La
réforme de vie doit nous conduire à vivre les qualités de la vie, à retrouver
un sens esthétique, à travers l'art bien sûr mais également dans la relation à
la nature, dans la relation au corps, et à revoir nos relations les uns aux
autres, à nous inscrire dans des communautés sans perdre notre autonomie. C'est
le thème de la convivialité évoqué par Illich dans les années 70. Il existe
aujourd'hui, un peu partout, des germes de cette réforme. Ils apparaissent à
travers l’aspiration à une autre vie, le
renoncement à une vie lucrative pour une vie d’épanouissement, les choix de vie
visant à mieux vivre avec soi-même et autrui, ainsi que dans une recherche
d’accord avec soi-même et le monde. Cette aspiration à vivre
"autrement" se manifeste de façons multiples et l'on assiste à des
recherches tâtonnantes, un peu partout recherche de la poésie de la vie,
amours, fêtes, copains, raves parties. Si on considère ensemble ces éléments
qui, séparément, semblent insignifiants, il est possible de montrer que la
réforme de vie est inscrite dans les possibilités de notre civilisation. Le
dénominateur commun en est : la qualité prime sur la quantité, le besoin
d’autonomie est lié aux besoins de communauté, la poésie de l’amour est notre
vérité suprême.
La prise de
conscience que « la réforme de la vie » est une des aspirations
fondamentales dans nos sociétés est un levier qui peut puissamment nous aider
à ouvrir la Voie.
7 La réforme morale
Barbarie de nos vies ! Nous ne sommes pas
intérieurement civilisés. La possessivité, la jalousie, l’incompréhension, le
mépris, la haine, l’aveuglement sur soi-même et sur autrui sont notre
quotidien. Que d’enfers domestiques sont les microcosmes de l’enfer plus vaste
des relations humaines.
Nous retombons là sur une préoccupation très
ancienne puisque les principes moraux sont présents tant dans les grandes
religions universalistes que dans la morale laïque. Mais les religions qui ont
prôné l’amour du prochain ont déchaîné des haines épouvantables, et rien n’a
été plus cruel que ces religions
d’amour.
Il semble donc évident que la morale mérite d’être
repensée et qu’une réforme
doit l’inscrire dans le vif du sujet. La réforme morale nécessite,
d’abord, l’intégration, dans sa propre
conscience et sa propre personnalité, d’un principe d’auto-examen permanent, car,
sans le savoir, nous nous mentons à nous-mêmes, nous nous dupons sans cesse.
Si on définit le sujet humain comme un être vivant
capable de dire « je », autrement dit d’occuper une position qui le met au
centre de son monde, il s’avère que
chacun de nous porte en lui un principe d’exclusion (personne ne peut dire «je
» à ma place). Ce principe agit comme un logiciel d’auto-affirmation
égocentrique, qui donne priorité à soi sur toute autre personne ou
considération et favorise les égoïsmes. Dans le même temps, le sujet
porte en lui un principe d’inclusion qui nous donne la possibilité de nous
inclure dans une relation avec autrui, avec les « nôtres » (famille, amis,
patrie), et qui apparaît dès la naissance où l’enfant ressent un besoin vital
d’attachement. Ce principe est un quasi logiciel d’intégration dans un nous, et il subordonne
le sujet, parfois jusqu’au sacrifice de sa vie. L’être humain est caractérisé
par ce double principe, un quasi double
logiciel : l’un pousse à l’égocentrisme, à sacrifier les autres à soi ; l’autre
pousse à l’altruisme, à l’amitié, à l’amour... Tout, dans notre civilisation,
tend à favoriser le logiciel égocentrique. Le logiciel altruiste et
solidaire est partout présent, inhibé et
dormant, et il peut se réveiller. C’est donc
ce logiciel qui doit être développé.
Il faut donc concevoir également une éthique à trois
directions, en vertu de la trinité humaine : Individu-société-espèce, les
trois en interrelations permanentes.
Dans ce sens, l'éthique individu-espèce nécessite un contrôle
mutuel de la société par l'individu et de l'individu par la société,
c'est-à-dire la démocratie; et au xxie siècle la solidarité
terrestre.
L'éthique doit se former dans les esprits à partir de la
conscience que l'humain est à la fois individu, partie d'une société, partie
d'une espèce. Nous portons en chacun de nous cette triple réalité. Aussi, tout
développement vraiment humain doit-il comporter le développement conjoint des
autonomies individuelles, des participations communautaires et de la conscience
d'appartenir à l'espèce humaine.
À partir de cela
s'esquissent les deux grandes finalités éthico-politiques du nouveau millénaire
: établir une relation de contrôle mutuel entre la société et les individus par
la démocratie, accomplir l'Humanité comme communauté planétaire.
En
conclusion : limites et possibilités
Les réformes sont interdépendantes. Les réformes
morale, de la pensée, de l’éducation, de civilisation, de la politique, celle
de la réforme de vie s’entr’appellent les unes les autres. Par là même leurs
développements créeraient une synergie, une dynamique nouvelle qui serait plus
que leur somme.
Ceci est une énorme potentialité, mais nous devons
aussi être conscients de leur limite.
Homo est non seulement sapiens,
faber, economicus, mais aussi demens mythologicus, ludens… On ne pourra jamais éliminer la capacité
délirante, on ne pourra jamais rationaliser l’existence (ce qui serait au
demeurant, la normaliser, la standardiser, la mécaniser…) On ne pourra jamais réaliser l’utopie de
l’harmonie permanente, du bonheur assuré.
Ce qu’on peut espérer c’est non plus le meilleur des mondes, mais
un monde meilleur.
Revenons au point de départ : nous allons vers
l’abîme. Mais il y a des milliards de chrysalides végétales, animales, humaines
qui sont en métamorphose. Ce sont des forces immenses potentielles mais
conditionnées à leur environnement. Concernant l’humanité des forces, encore
virtuelles pour l’essentiel, doivent se mobiliser. L’abîme comme la
métamorphose ne sont pas fatals.
La Voie des sept réformes proposée ici nous semble
la seule susceptible de régénérer assez
le monde pour faire advenir la métamorphose, pour un monde meilleur.
En faire une réalité suppose la mobilisation de tous
ceux qui y aspirent, en un véritable
Mouvement pour la Métamorphose du Monde.
Edgar Morin, philosophe, sociologue
Pierre F. Gonod, prospectiviste, politologue
Paskua, artiste plasticien
[1] Voir Edgar Morin
« Introduction à une politique de l’homme » Seuil 1965
[2] « Pour une politique de civilisation » Arléa 2002 ; « Terre-patrie » Seuil 1993
le site de Pierre Gonod http://www.prospective-projet-politique.eu/ppp.php