Arnau Puig |
PASKUA: l'expressionnisme devenu culte.
par Arnau Puig, philosophe et critique d'Art *

Paskua - L'Astrocannibale - 150x75cm- Résine et pigments sur toile de sac à coprah
Musée Royal Salvador Dali
de Barcelone, Espagne
Paskua est un artiste né
en France dans une ville portuaire, Rouen, qui essaya les Beaux-Arts à Paris, et résida
longtemps sur l'île italienne de Sicile. Puis il entreprit un
voyage en solitaire sur un petit bateau à voiles jusque dans le
Pacifique Sud vers ces petites îles que la France tient encore
comme des territoires intégrés de la francophonie
ultramarine. Là-bas, une Princesse native l'accueille et depuis
l'accompagne partout lors de ses expositions et soutient la
qualité et la sincérité des oeuvres qu'il
réalise, inspirées tout spécialement des
réalités naturelles et de la psychologie du lieu qu'ils
habitent ensemble.
Au
début de cet article j'ai écrit "artiste", et je l'ai
fait avant de vous rapporter le petit historique que l'on m'a
raconté à l'occasion de leur séjour à
Barcelone pour la magnifique exposition présentée dans
les salles du Reial Cercle Artistic. J'ai effectivement écrit
"artiste" parce que les oeuvres que j'y ai découvert n'ont pu
être créées que par un artiste, par une personne
d'une sensibilité trés spéciale, remarquablement cultivée et trés ouverte. Paskua
ne peint pas parce qu'il a appris à peindre - bien qu'il l'ait
fait - mais parce que pour lui, peindre, c'est exprimer au
travers de sa sensibilité ses idées sur l'existence et le
monde qui l'entoure. Paskua vit, voit et entend le monde.
Et il y parvient en s'accordant toute la liberté créative que lui a
apporté l'art du XXème siècle, depuis
l'expressionnisme, le fauvisme, le cubisme, le surréalisme et
l'informalisme, tout ce qui a pu former sa sensibilité aux
pratiques artistiques et, pour que sa pratique expressive soit encore
plus authentique, en utilisant les moyens que lui offrent ses
conditions de vie dans un contexte humain et culturel particulier,
comme c'est le cas de se confronter aux cultures "primitives", qu'il
connait de l'extérieur et qui lui sont étrangères
- malgrè tout l'intérêt et l'affection qu'il a pour
elles - tout en proclamant la nécessité, par contraste et
par conviction, d'y affirmer la sienne et , par des moyens plastiques,
ce qu'il croit être l'une des raisons et des justifications de la
réalité de l'art: démontrer comment, du dehors
comme du dedans d'une réalité culturelle donnée,
l'on peut expérimenter, sentir, entendre, comprendre,
interpréter ce que d'autres ont à dire - et vivre encore
comme soi-même, puisque découvert à soi-même.
Paskua
y réussi pleinement et, en utilisant des vieux sacs de toiles
à coprah comme supports de ses recherches et ses
élaborations esthétiques, il nous le démontre. Les
manières de transporter les choses dans ces contrées du
Pacifique Sud sont encore assez simples et les produits sont
emballés dans des sacs de toiles en fibres naturelles
fermés par des lianes tressées de feuilles de cocotiers
qui croissent partout. Ces éléments utilitaires, quand
ils rentrent en désuétude, peuvent encore être
utiles pour tout. Etripés, déchirés, usés,
avec ses effilochures irrégulières, Paskua les a perçu chacun comme support idéal pour y fixer ses expressions sensibles, sensitives et charnelles.
Le sac
à la texture détruite dont la toile sert de support
à l'acte artistique, avec son lacet fait d'un
tressage de feuilles et l'étiquette d'origine encore
attachée avec le nom du producteur, dont pas même le sens
de la trame ne privilégie l'un ou l'autre côté de
la toile, évoque le travail du sorcier, du chaman, celui qui
révéle le sens de la vie et la vérité, dévoile la connaissance originelle à ses
fidèles, et qui conserve la mémoire des origines en
métamorphosant les effilochures de la toile tissée
en des noeuds-mémoires , témoignages du lien qui
les relie à la fois ensemble et à la vie même. Avec une telle charge humaine et
symbolique - au moins pour l'artiste impliqué dans un tel
contexte culturel - la sensibilité occidentale du
créateur s'oblige (au moyen de peinture, de collage de
fragments de tissus d'origines diverses et avec d'autres
éléments de matières organiques et corporelles
encore - avec aussi la connaissance qu'il a du milieu dans lequel il
travaille et la réflexion qu'il a du contexte culturel qui lui est propre) à mettre en forme ce
qu'il croit devoir raconter et faire avec ces éléments
expressifs. Les couleurs sont elles aussi signifiantes,
spécialement les couleurs lumineuses, violentes, les rouges,
jaunes, blancs, verts, bleus, noirs. Chacune d'elles est animée
d'une charge symbolique qu'elle transmet aux traits violents et
surabondant de ces formes allusives de corps humains ou d'animaux
mélés à des résidus d'identités
sociales marqués au pochoir comme au fer.
Tout ceci
provoque un tel impact que cela interpelle la sensibilté
occidentale, qui s'interroge devant tant d'idées, et s'émeut devant tant d'émotions, de sensations, de
mémoires projetées. Il est remarquable que les natifs de
ces îles ne réagissent pas autrement quand ils entendent
ce que leur conte le chaman, le seul autorisé à
interpréter le monde et son histoire. Cette même
constatation est significative tant pour l'artiste que pour tout ceux
qui contemplent ses oeuvres. C'est parce que Paskua
mêle tant de références culturelles et
procéde de tant d'autres grands créateurs de sa
lignée que tous ces éléments
complémentaires sont autant de repères et de guides pour
s'orienter parmi ces toiles détruites, dures, abruptes,
âpres et rugueuses, que l'on perçoit infiniment
sensibles et discursives, comme des miroirs de l'âme et des
sentiments.
Alors il ne faut pas dire que l'oeuvre de Paskua
soit si différente de celle d'un de ses
prédécesseurs en ces contrées lointaines, Paul
Gauguin. Et c'est pour cette raison, quand on dit à Paskua qu'il
est un "primitif", qu'il répond être bien
plutôt un "tardif", comme celui qui apparait lorsque
commence pour nous la nostalgie d'une culture qu'il nous
révèle être en état de souffrance. Ce qui
peut-être affirmé c'est que
cette oeuvre provoque un tel impact qu'elle nous emmaillotte dans une
sensibilité exacerbée et des émotions d'une
violence inouie - que nous ne pourrons jamais cesser de percevoir, de
toute manière, que depuis notre "occidentalité".
L'oeuvre de Paskua est merveilleuse. C'est l'expressionisme devenu culte.
Arnau Puig, novembre 2007. In Bolletin Reial Cercle Artistic Barcelona. Janvier 2008.
*Arnau Puig est né en 1926 à Barcelone. Philosophe et critique d'art, il est le co-fondateur du mouvement Dau Al Set
( la Septième Face du Dé) avec Antoni Tapiès, Joan
Brossa, Joan Ponç, Modest Cuixart et Joan-Josep Tharrats. Dau al Set est
considéré comme le premier et le plus important
mouvement artistique de l'après-guerre espagnole en lutte contre
le régime franquiste. Arnau Puig a publié de trés
nombreux articles et livres de philosophie et d'esthétique,
depuis les deux Manifestes du Dau El Set, les Marginaux de l'art, Les Avant-Gardes artistiques en Catalogne, La sociologie des formes, et derniérement ses Conversations avec Antoni Tapiès (éditions Horms, Barcelone, 2005).

Paskua - l'Enigme du Chien Jaune
Résine & pigments sur toile de sac à coprah
196x75cm
Collection Musée Royal Salvador Dali
Barcelone, Espagne
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