Paskua - Jeannine Rivais  
Paskua par Jeannine Rivais


                                                                                                                                                                                                                        
LES HUIS CLOS EXOTIQUES DE PASKUA
Préface de Jeanine Rivais à la monographie "Outside In Tahiti", ECAP Mai 2007
(Paskua's Exotic closed doors, in english)


Paskua Outside In Tahiti


"A Paskua qui définit son travail comme « un art pétulant, dansant, moqueur, enfantin, bienheureux », il faudrait oser rétorquer qu'il n'en est rien, que sa création est tout sauf pétulante, dansante, moqueuse, enfantine... Et bienheureuse !
 En effet, comment relier ces adjectifs à des œuvres certes figuratives, mais dont les linéarités signifiantes ne sont pas toujours évidentes ? Qui ont les récurrences obsessionnelles de celles de l'Art brut. Dans lesquelles l'artiste, ancré dans une volonté d'originalité et de sincérité, s'est débarrassé, comme tous les artistes Singuliers, des canons de la peinture classique ; et use sans limites de sa liberté, voyageant picturalement en une démarche où règne le plus complet onirisme. Boulimique, pourrait-on dire, de remplir l'espace pour exprimer ce qui s'agite en lui. A tel point que, bien souvent, cet espace peut être assimilé à un huis clos végétal où le créateur a du mal à ménager la moindre respiration.


Paskua - Laissez-la dormir au bas de mon sommeil    Paskua - Yeux fougères...   Paskua - Mes flots unis à ses vagues    Paskua - sacrifice parallèle

L'œuvre de Paskua est, en effet, une conjonction de plantes anomales et endogènes, aux tiges raides parfois parallèles, le plus souvent arborescentes ; issues de ventres/substrats hors du champ du tableau, mais néanmoins soutènements de l'entièreté de l'œuvre, leur « présence » attestée par la floribondité des végétaux. Lesquels se ramifient en faisceaux qui se regroupent, entrelacent leurs complexités, générant au cours de leur montée, des îlots ou point la vie. Car c'est bien d'éléments de vie qu'il s'agit, statiques mais omniprésents, au gré de ces formes et ces non-formes : Comme si ce qui, de prime abord, semblait uniquement floral, recélait en fait, recluses dans les moindres enchevêtrements, des forces naissantes évocatrices d'une existence « humaine » : embryons anthropomorphes peut-être, visages assurément... éperons/phallus, fleurs/cœurs, pétales/têtes, béances/vulves... Et puis, sur des bas-reliefs, tel l'aboutissement de ces accouplements, d'enfantins bonshommes têtards : un miroir polymorphe, incertain et fallacieux : les moyens pour, et les fins d'affirmer cette vie, en somme. Tantôt directement « lisibles », tantôt à peine émergés du magma composé par le peintre. Tellement dense que parfois, accroché au bois vermiculé mais régénéré par l'intervention créatrice de l'artiste, ce magma se bosselle, mamelonne, au gré du pinceau lourd de vouloir en rendre les reliefs. D'autres fois, incapable de s'appendre aux saillies, aux granulations des supports, il dégouline entre les « plantes » pour revenir vers la « terre » !
De sorte que Paskua, en une double gestuelle, s'élève « avec ses végétaux » dans l'affirmation de son être ; et retombe « avec ses dégoulinures » qui semblent, par leurs formes aléatoires et leurs croulements incoercibles, vouloir lui garder présentes la délitescence de l'esprit au fil des illusions perdues, la dérive de l'individu vers la mort, l'impossibilité pour lui de retenir, même un instant, le passage du temps. Les titres eux-mêmes, par leurs antinomies, les images qu'ils véhiculent... corroborent cette quête des sensualités et des désenchantements subséquents (« Floraisons du silence ; Un peu de chaos libre et venteux ; Yeux fougères presque charbon, presque flamme, presque flots ; sources de la nuit baignée de lumière ; Tout l'au-delà est dans cette vie... »). Les plus imprévus étant ceux où l'artiste semble opérer un dédoublement, se séparer de cet environnement ; ou, au contraire, tenter d'en être maître («
Laissez-la dormir au bas de mon sommeil ; Mes flots unis à ses vagues.. »).

paskua - le fond à la surface   Paskua - Uwe Kalani Ola Ka Honua    Paskua - le lit de la vagabonde    Paskua - point de naissance des eaux

Mais, tout compte fait, cette attitude est-elle tellement surprenante ? Des années passées sous les tropiques où il a choisi de vivre, Paskua, ne veut-il pas, par la luxuriance de son œuvre, attester de son désir d'assimiler l'atmosphère de l'île en peignant sur les bois flottés et autres rejets de la mer ; en utilisant les anomalies de la terre, vitrifiant par exemple des termitières, symboles des grouillements qu'il a lui-même créés ? En même temps ne témoigne-t-il pas, par la sobriété paradoxale imposée à ces luxuriances, et puisque son travail n'a rien d'ethnologique, rien de « témoin de son temps » ou de la société qu'il côtoie, que restent présentes en lui, les mémoires d'autres lieux rencontrés au cours des errances qui l'ont amené jusqu'ici. Quelle que soit la réponse, sa préoccupation consiste à « SE » chercher dans les traces de vie primales, avec tant d'intensité qu'il « SE» dépose sur chacune de ses oeuvres, sous la forme d'une picto-signature ! Et c'est ainsi que, de ses entités liées à des surabondances sylvicoles, à ses ébauches d'individus ; de ses enfermements plaqués sur le bois comme autant d'univers fantasmatiques, à ses présences jetées comme des escales, Paskua travaille d'arrache-pied, choisit son « dit » au gré d'évolutions, de rythmes qui lui conviennent, d'enchaînements profus qui le font rêver. Subséquemment, conscient de cette marche du créateur vers lui-même, comment le spectateur ne percevrait-il pas sous la lourde dentelle des entrelacs picturaux, sous la douceur et l'harmonie des couleurs qui les conjuguent, le questionnement personnel incessant, le mal-être de cet artiste que ne saurait « guérir » aucune latitude.
Alors,  « pétulante, dansante, moqueuse, enfantine, bienheureuse », la création de Paskua ?..."


Jeanine Rivais
"Paskua: Outside In Tahiti", ECAP - Le Livre d'Art, Paris, Mai 2007.


Paskua - demeure des anciennes beautés
Paskua - "Demeure des Anciennes Beautés" - 113x106 cm
Résine et pigments et termitière vitrifiée sur panneau de bois