Riccardo Pineri |
« L’art,
c’est ce qui maintient vivante l’idole morte en tant qu’idole. L’art c’est ce
qui dans un objet continue à servir quand il ne sert plus à rien ».
Claude Roy, L’art à la source. Arts premiers, arts
sauvages. Paris, Folio, 1992.

Des clichés du monde
à l’incandescence du réel
L’activité
artistique de Paskua ici en Polynésie est un acte de courage. Il faut beaucoup de courage en effet pour
refuser d’entretenir les mythes édulcorés que sont devenus tout le long du XX°
siècle le rapport dominant de la culture occidentale avec Tahiti, et ne pas reproduire des images conventionnelles
de proximité. Depuis les expéditions coloniales du XVIIIe siècle,
En 1890, un an avant l’arrivée de Gauguin en
Polynésie, l’historien américain Henry Adams et son ami peintre John
La peinture de Paskua refuse, elle aussi, de rabattre sur la réalité polynésienne d’aujourd’hui les schémas et les images occidentales, tel un oiseau qui surplombe la réalité, mais elle évite également l’autre danger de l’art occidental en Polynésie qui s’est développé dans les années récentes : le comportement du caméléon qui se moule sur la réalité étrangère, trop proche de la réalité au point de s’y confondre. Utilisant un stock d’images et de signes conventionnels, s’appropriant des signes du monde océanien comme décoration, les traitant comme des produits standardisés où se mélangent les motifs ancestraux, les pétroglyphes et les symboles anciens, les tatouages de la société guerrière d’antan et les signes esthétiques désacralisés, cette production « people » prétend même disputer aux cultures locales les valeurs d’authenticité, de fidélité aux modèles ancestraux, se privant toutefois de l’énergie qui caractérise les œuvres des peintres d’origine polynésienne, qui depuis les années soixante en Nouvelle-Zélande et dans les années plus récentes ici en Polynésie, sont aux prises avec la tradition, cherchant de nouvelles voies de création, tout en se confrontant avec la difficulté de la transmission du passé.
La grande difficulté, pour les artistes européens soucieux de traduire le mystère de ce monde si lointain et si proche, réside dans le fait qu’il s’offre à nous à travers l’ouverture de ses visages sur fond de retrait, dans un rythme d’offrande et de pudeur associées, où les gestes de la vie quotidienne sont empreints d’une latence immémoriale, ils viennent de loin. Ici se laisse encore voir et vivre la profonde unité du temps que brise l’actualité vide du monde contemporain, qui sollicite d’anciennes mémoires enfouies que le monde occidental a passablement oubliées. D’où la fascination pour les écrivains et les artistes occidentaux de cette « chair du monde », des êtres humains et des paysages, où la puissance sensible est doublée par le souvenir d’un avant de toute sensation. Le mystère latent d’une unité de la présence et d’un passé immémorial, la grande douceur de ces êtres unie à des passions les plus intègres et les plus violentes, seul Paul Gauguin et quelques autres peintres peu nombreux ont su les traduire, imposant un défi à ceux qui viennent après, les obligeant à ne pas « faire du Gauguin » pour demeurer fidèle à l’entreprise du peintre, au commerce avec l’invisible qui trame toute son oeuvre.
Le poncif du bonheur, le mythe de « Tahiti-paradis avant l’arrivée des colonisateurs », fabriqué depuis la fin du XVIIIe siècle dans la culture occidentale, semble avoir déteint à tel point sur la culture polynésienne récente qu’elle ne parvient plus à lire son propre passé, la plupart du temps, qu’à travers ce philtre. Au lieu d’être ce qu’ils sont, des documents de la constitution primordiale des cultures où se lit l’occultation et la transformation de la violence originaire de l’être-au-monde, les mythes deviennent des comptines pour de grands enfants. L’image du guerrier qui arrache la tête de la jeune fille parce qu’elle fait trop de bruit dans la préparation du tapa et la projette dans le firmament, est reçu aujourd’hui, à l’instar de tant d’autres récits mythiques, comme une « jolie histoire » où il est bon d’affirmer que la violence joue un rôle secondaire, étant peut-être une invention tardive, coloniale, qui n’a rien à voir avec le récit originaire et avec l’absence dans les sociétés anciennes des ruptures sociales. Cette interprétation de la pensée primitive refuse de voir que Hina après son meurtre devient la déesse de la lumière nuitée de la lune et la déesse de la mort, figure de l’ambiguïté originaire de l’acte réel de sa mise à mort, à la fois événement et retrait de son sens. Le mythe devient beaucoup plus tard un « conte » quand le contenu originaire, le noyau tragique de la violence à l’origine de toutesles sociétés, se met en retrait, s’abrite dans de nouvelles figures de sens. L’art devient « décoration » lorsque le langage des tatouages, qui énumère les entreprises héroïques, les ennemis tués et dévorés dans l’ancien monde polynésien, fait place au plaisir esthétique. Ce n’est pas plus mal pour les victimes potentielles, mais pour que ce passage du sens ancien et primitif au sens nouveau et contemporain se fasse, il a fallu les grandes mutations du monde que l’Occident a connues et d’une certaine façon imposées aux autres cultures depuis bientôt trois mille ans. Ces étapes fondamentales vont de la sortie de la caverne chez Platon, là où les ombres et les simulacres sont le legs partagé par la croyance commune propre aux mondes mythiques, afin d’accéder au chemin aventureux et difficile de la découverte du monde, au Christianisme avec sa mise à nu du mécanisme violent de l’histoire, aux Temps Modernes avec la délivrance de nouveaux possibles pour les hommes. L’art, comme la pensée, incarne l’ouverture inconditionnelle et sans complaisance à l’Autre, la confrontation avec ce centre incandescent et obscur qu’est le réel, afin de maintenir vivante la question du rapport du sacré et du monde.
L’exigence d’une
véritable confrontation, au lieu de l’appropriation ou de clins d’œil porteurs
de travestissements multiples, caractérise le travail artistique de Paskua.
L’intérêt de son œuvre c’est de révéler les processus violents qui informent
l’humanité et que le monde contemporain ne cesse de produire tout en prétendant
pouvoir les maîtriser. Présences fantomatiques provenant d’un lointain
inaccessible, éclats de lumière au cœur de ténèbres, songes et cauchemars qui
semblent devenir interchangeables, rivalisent dans la couleur, étant à la fois
le lien et le mode de contenir cette inquiétante étrangeté.
Chez Paskua l’humain n’a pas le sens édulcoré et marchand qu’il assume dans certains discours aujourd’hui, mais il témoigne de quelque chose de plus grand et de plus tragique, comme les écrits de Joseph Conrad nous l’ont donné à écouter, comme le grand tableau du peintre surréaliste Wilfredo Lam « La jungle » de 1942 qui nous a rappelé, au cœur de la guerre mondiale, que le retour de la sauvagerie est toujours possible dans l’histoire humaine.
Le look « destroy » du peintre, actuel très actuel, s’accompagne d’une conversation enrichissante autour de son travail de plasticien, doublée d’un regard de photographe sur les leçons de la lumière et de sa grande difficulté, comme déjà chez Adams, de la traduire sans que cela devienne una façon de la figer. La proximité est grande également chez Paskua avec la peinture-matière d’Antoni Tàpies qui utilise des chiffons, des ficelles ou des papiers froissés, ou encore avec les tenants de l’ « Arte povera », et notamment de Yannis Kounellis. Comme ce dernier, Paskua récupère les bois calcinés des portes des vieux fare de Raiatea, les plâtres abîmés, les sacs de jute dont on se servait pour stocker le coprah ou les céréales et qui reprennent une nouvelle vie dans l’assemblage formel. Assemblant et redistribuant les fragments d’une réalité éclatée, les rebuts de ce qui fut autre fois l’objet de l’industrie humaine, les rehaussant par le sens riche de la polychromie, l’artiste Paskua bouscule l’ordonnance bien réglée des images exotiques sur Tahiti, montre comment ces fragments arrachés au quotidien et à la négligence du temps sont présents et vivants et comment ils tiennent debout dans le projet du peintre de donner forme au chaos. « Je suis un funambule de l’horizon, un voyageur du chaos, un passeur de monde », aime à répéter le peintre. Le désir d’élargir l’horizon du regard, l’attention portée à la « matière du monde », caractérisent son travail, fait des formes issues de compromis multiples, d’un jeu combiné de la mémoire et de l’oubli, mettant en confrontation la tradition occidentale, avec son expression la plus individuelle du travail d’artiste, et les formes plastiques océaniennes, soucieuses d’une appartenance communautaire.
L’œuvre de Paskua se caractérise par la volonté de rendre lisibles les formes issues de la « tradition du nouveau » de l’esthétique occidentale du XXe siècle pour ce monde polynésien habité par un autre sentiment du temps, afin de donner à penser différemment, aux Polynésiens de souche et de choix, la relation tradition-innovation .
Ces
pages veulent être un acte amical à partir d’horizons différents et une
tentative d’explication en commun de ce mystère de l’altérité qu’est
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PRIMITIVISME La rencontre
de l’art occidental et des arts océaniens et africains, rassemblés bientôt sous
la dénomination commune d’ « arts primitifs » a eu lieu en Europe au
début du XX siècle, œuvre des avant-gardes artistiques : Futurisme,
Cubisme, Fauvisme et plus tard, dans les années 20, le Surréalisme. C’est avec
le tableau « Les demoiselles d’Avignon » de 1907 que Picasso
introduit les formes de la statuaire africaine dans la peinture occidentale,
comme Matisse l’avait fait avec le « Nu bleu (Souvenir de Biskra) »
de 1906. Les arts des mondes extra-européens jouent comme un levain pour l’art
occidental à la quête d’autres voies expressives, en rupture avec la tradition
exsangue du symbolisme de la fin du XIXe
siècle. Ces ruptures sont annoncées par l’oeuvre de Cézanne et par son
affirmation « je suis un primitif de ma propre voie ». La peinture de
Paul Cézanne est à la quête de ce moment originaire où le monde se met à
découvert et sa peinture entend en montrer la genèse, en affirmant « je
veux peindre un instant du monde ». Chez Vincent Van Gogh, la peinture est
également à la quête du moment où le réel se dévoile dans son intensité et sa
dimension inhumaine, excessive. Avec Paul Gauguin et ses voyages en Polynésie,
commence l’histoire du « primitivisme » du XXe siècle, de cette
passion de l’Autre qui remet en question les certitudes, les références
acquises et bouleverse en profondeur la peinture du siècle commençant. Chez
lui, l’art traduit les mouvements les plus profonds de l’être, afin de
« rendre, comme le ferait un enfant, les conceptions de mon cerveau avec
l’aide seulement des moyens d’art primitifs, les seuls bons, les seuls
vrais ». A la fin de sa vie, dans son séjour aux Marquises, le peintre
envisageait un nouveau départ vers « l’Andalou primitif », bouclant
ainsi le périple à la quête des sources les plus enfouies de l’acte créateur,
montrant que, contrairement à la doctrine « exotique » il n’y avait
pas un lieu dépositaire de ces images originaires, mais un devenir permanent de
l’origine. Le « primitivisme » qui désignait encore à la fin du XIX°
siècle la théorie évolutionniste des races humaines et prenait sa signification
à partir des enjeux coloniaux des puissances européennes, se charge au début du
XXe siècle d’un autre sens : la remontée mémorielles aux formes
ancestrales de l’art, la volonté d’affronter la toute-puissance du « sacré
primitif », qui associe dans une configuration inédite la caverne de
Lascaux à la statuaire africaine, les masques océaniens à la dimension
inaugurale, primordiale de tout geste pictural, comme chez Paul Cézanne. En
1913 le peintre allemand Emil Nolde part avec l’expédition scientifique
Külz-Leber pour le Pacifique, visitant
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Depuis les
peintres anglais des expéditions de Cook dans le Pacifique, un lien profond s’est
noué entre l'art occidental et
Le mythe du primitif dans l’art du XXe siècle
Dans les sociétés anciennes, il existe une unité entre mythe et religion, entre art et artisanat, entre le service des dieux et la dimension cultuelle de chaque objet de la vie quotidienne, comme l’anthropologue Lucien Scubla le montre dans La spirale mimétique à propos du travail des peintres chez les Tin dama de Nouvelle-Guinée : « La principale commande dont ils puissent s’honorer est d’avoir à faire la décoration extérieure de la maison des hommes, grande bâtisse de quarante mètres de long sur vingt de large et quinze de haut, qu’il faut reconstruire tous les quatre ou cinq ans environ. Il s’agit de réaliser une immense peinture qui représente le blason et l’histoire des clans abrités dans cet édifice important. Les autres commandes sont individuelles et font l’objet d’une concurrence très vive entre les villageois, qui s’efforcent d’accumuler le plus grand nombre d’écorces peintes qu’ils accrochent à la toiture de la maison des hommes, au-dessus de la place qu’ils y occupent. Il est probable que ces écorces peintes ne sont pas seulement des objets de prestige ou des « œuvres d’art » mais des life-givers permettant aux hommes de maintenir en eux la « tension » convenable qu’il leur faut toujours entretenir sous peine de catastrophe […] Qu’il s’agisse d’acquérir les œuvres ou de les évaluer, les productions du peintre ont pour effet de polariser, de canaliser et de ritualiser les rivalités qui mettent les individus aux prises les uns avec les autres.» L’unité de l’art et du sacré, la dimension collective de l’entreprise artistique des Anciens avec son métabolisme social de la valeur, trouve son sens dans la « ritualisation des rivalités » que fascine, comme dans une image inversée dans le miroir, l’art des hyper-modernes du XXe siècle, où la valeur absolue est désormais celle du Marché. La relation au sacré, centrale dans l’art des « primitifs », devient le véritable enjeu de l’art occidental, sous le mode du « sacré sauvage », de l’attrait pour la violence du sacré qui, contrairement aux sociétés anciennes où elle doit demeurer cachée, contenue dans les limites que chaque activité humaine contribue à amadouer, devient objet de représentation quêté comme tel chez les artistes « primitivistes » du XXe siècle. Le désir sexuel devient, pour les Modernes, le lieu central de la transgression des interdits, force de disruption qui, comme chez Georges Bataille, peut nous reconduire dans la proximité à la sauvagerie primitive et libre. Là encore, les Modernes lisent la dynamique du désir avec le prisme inversé de la nouvelle théologie de la « libération sexuelle », oubliant que les sociétés « primitives » lui imposent beaucoup plus de règles contraignantes qu’elles ne le laissent s’épanouir. Un subtil équilibre entre la « force » et la « forme », entre la reconnaissance de la nature violente, de la rivalité destructrice des rapports humains et la nécessité de reconduire ceux-ci dans des limites, à travers les tabu, caractérise les sociétés anciennes. La sagesse des Anciens est toujours liée à la tentative de penser la violence constitutive des sociétés humaines, la question du sacrifice à travers quoi la communauté délègue sur une victime désignée la violence qui risque d’embraser la totalité du corps social. La violence sur l’Un, de la part de ce que Sartre appellerait le « groupe en fusion », met provisoirement à l’abri le déferlement de la violence de tous contre tous. Les sociétés anciennes demeurent prisonnières de la structure sacrificielle, véritable fondement de la culture en général qui se constitue à l’origine comme invention de dispositifs sacrificiels et cultuels capables de rejeter ailleurs la violence déchaînée de la communauté sur elle-même.
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LE
SACRE SAUVAGE |
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En 1948, Jean Dubuffet fonde avec André Breton et Jean Paulhan la compagnie de l’Art brut, caractérisée par le refus de toute tradition artistique, art de subversion qui utilise des matériaux jusque-là considérés comme non artistiques : feuilles d’arbres, matières goudronneuses, éponges et rebuts divers, à la recherche de la « célébration respectueuse et inventive des matériaux, des hasards, des gestes, des impulsions, des spontanéités ancestrales de la vie humaine quand elle trace des signes ». Dans ces phrases de Dubuffet, se fait jour l’un des mythes fondateurs de tout le primitivisme occidental : l’affirmation de la spontanéité originaire de l’art dont les civilisations et notamment l’Occidentale se sont détournées et qu’il s’agit de retrouver. C’est en 1948 qui naît également le groupe CoBrA, fédérant des jeunes artistes de Copenhague, de Bruxelles et d’Amsterdam. En assemblant d’une façon iconoclaste les éléments tirés des arts populaires et des arts extra-européens, ils utilisent des matériaux bruts, matières fibreuses, cuirs et textiles. La violence instinctive des couleurs pures, héritage du Fauvisme de Derain et de Matisse, conduit à l’éclatement des formes, dans la tentative de retrouver les origines présumées physiques et sensuelles de l’art. Le membre le plus influent du groupe CoBrA, Asger Jorn, écrit : « Peindre c’est ouvrir la boîte de Pandore », reconnaissant d’une façon aiguë l’enjeu capital de l’art du XX° : la fascination pour le sacré primitif, pour les retrouvailles avec la nuit chaotique primitive, striée de zébrures et d’éclats avant toute mise en forme du monde, au risque d’ouvrir une nouvelle version de la violence. L’art « primitiviste » du peintre occidental se conçoit comme tentative de restauration du geste ancestral de l’art, ce geste que Bataille associe à la violence qui défigure, plutôt qu’au miroir de Narcisse qui reproduit et enferme. La peinture de Paskua demeure fidèle à la recherche de ce geste ancestral, où le surgissement du monde ne relève pas d’abord de la projection du Moi, de l’expansion de la subjectivité enfermée en son miroir comme chez Narcisse, mais de l’éclat au double sens : témoignage d’une effraction qui accompagne la venue à la visibilité du monde, tentative d’y répondre et de modérer sa violence originaire. Il y a, dans de nombreux tableaux sur bois que le feu n’a pas entièrement consumés, l’image au pochoir d’une silhouette aux yeux noirs, signe de la remise en cause d’un regard qui ne serait que promenade de l’œil sur les formes du monde, regard blessé en quête d’un rapport différent aux formes.
L’art du XXe siècle est prodigieusement riche d’ambiguïté, d’oubli et d’éclatantes illuminations, de rejet de l’imitation et de reconnaissance d’une véritable tradition, il est tendu vers l’approfondissement du sens de l’existence, vers la compréhension des situations qui, en dehors des conditions particulières de chaque culture, relèvent de l’universalité que tout homme, pour peu qu’on lui offre des formes à penser plutôt que des images à consommer ou des objets à idolâtrer, peut éprouver et comprendre grâce à l’œuvre d’art.
Le travail de Paskua trouve ici son sens, en refusant d’être « décoration » il veut, comme tout art contemporain, redéfinir le rôle de l’artiste, endurant l’expérience de la nuit, de la violence qui traverse notre monde aujourd’hui sous des formes inédites par rapport à d’autres moments de la civilisation. La violence dans l’art n’est pas d’abord dans ses « contenus », elle agit au niveau de la forme, elle donne à la fois le sens de l’œuvre et tend à le lui ôter, et c’est dans ce mouvement ambigu que nous la percevons. La difficulté consiste à faire apparaître dans la forme les contenus violents, de les montrer comme dans « Guernica » de Picasso au lieu d’en faire un procédé rhétorique, de les « mettre en scène » comme le fera le peintre dans le tableau « Massacre en Corée » de1951, tableau de commande, tableau d’illustration.
Depuis Gauguin et sa revendication du « droit de tout oser », la peinture contemporaine est caractérisée par le désir d’un regard « original », non marqué par l’habitude, qui s’empare de tous les moyens d’expression, tend à transgresser tous les interdits et franchir les frontières, ne cessant d’intégrer de nouveaux territoires du sens. Méditation sur la création artistique, art que faisant invente le mode de faire, l’art contemporain est marqué par l’exigence de la liberté que les natures un peu frileuses s’empressent de confondre avec la licence absolue. Dans ces multiples avatars, dans ce rythme indissociable de percée et de retour, de banalité et d’ invention, l’art contemporain « donne à voir », comme l’affirme Paul Klee, il est apprentissage des formes, du devenir incessant des formes-monde.
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LE REGARD
ELOIGNé |
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Sentiment du temps et sens de la présence
L’art « primitiviste » du XXe siècle a contribué à relancer la question des rapports entre les cultures, de la spécificité de celles-ci, des questions majeures de l’identité et de la différence qui travaillent le monde contemporain. Ce qui se dégage des recherches de la peinture occidentale, depuis Picasso et Matisse, Giacometti et Paul Klee, des œuvres des plasticiens océaniens fédérés depuis les années soixante-dix sous le nom de Tautai à Auckland, c’est qu’aucune culture ne possède en propre son principe fondateur, qu’il faut la confrontation à l’autre, à l’étrangeté de l’autre, pour que se révèle, progressivement, et par des déchirures également la dimension natale de la culture. Le terme de « métissage culturel » qui semble incarner depuis une trentaine d’années les mots d’ordre pacifique de la rencontre entre l’Occident et les cultures extra-européennes, est une notion problématique. S’il veut éviter de traiter les cultures comme des ensembles définis, aux frontières closes, le « métissage culturel » aboutit à un autre cadre déraciné de tout sauf de la marchandise, une sorte de United Colors of Benetton où la rencontre des différences se fait entre des signes « biologiques », « ethniques » devenus conventionnels, la construction d’un monde commun étant laissé à la bonne volonté des identités « souveraines ». Dans le domaine artistique, figure exemplaire du devenir du monde, l’appropriation ne peut se faire que par l’acceptation de la dépropriation, par la reconnaissance que l’autre homme, le Temps ou le tout Autre sont les dépositaires du sens du même. Reconnaissance qui n’est jamais donnée à l’origine, mais dans le devenir dynamique et conflictuel des éléments qui entrent en présence, dans l’échange. Par rapport à la notion biologique de « métissage culturel », qui garde intacte l’idée d’une objectivité des cultures, d’une propriété originaire de celles-ci, il faut avancer la notion de « chiasme», d’une épreuve fondamentale de la rencontre avec l’autre qui permet à chaque culture de rentrer en possession de sa tonalité constitutive fondamentale.
La possibilité de la rencontre entre la culture occidentale et la culture polynésienne se fait dans la confrontation du « sentiment du temps » qui caractérise le pays de l’histoire qu’est l’Occident, du sentiment d’un passage de l’être, de son caractère fini et qui suscite le sentiment de l’infini, de la transcendance à l’œuvre dans la réalité, et du « sens de la présence » du monde polynésien, où chaque geste, chaque mouvement du réel impose ses dimensions d’éphémère et de définitif, mémoire immémoriale d’une chair qui garde en elle tous ses pouvoirs de vie. A travers les rejets et les emprunts, les incompréhensions et le malentendus, les alliances ponctuelles et souvent ignorées, se trame la complexité de ce qu’est la véritable création d’une « communauté ouverte », d’un « nous » qui n’est pas exclusif mais inclusif, confié à l’identification et non uniquement au conflit et à l’exclusion. C’est dans la création artistique, dans la peinture, la poésie, la musique ou la danse que devient visible et agissant le « chiasme culturel », la métamorphose des composants étrangers en une nouvelle unité supérieure. Dans ce « devenir de la rencontre » s’affermit l’identité et se reconnaît la différence, sans qu’il y ait dissolution ou perte de l’un ou de l’autre élément mais un double apport apparaît, par l’expropriation nécessaire des habitudes que toute œuvre véritable suscite, par le rapatriement ensuite du regard du spectateur dans une réalité plus dense et plus vraie que toute image conventionnelle.
Il y a, dans
la « matérialité » de la peinture de Paskua, dans ce moment
incandescent où les formes occidentales et l’image du lointain que